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Disneyland, mon vieux pays natal, Arnaud des Pallières (2000)

 

 

« Il n’y a pas plus éloigné de mon univers culturel et  formel que ce que représente un lieu, un concept, comme Disneyland. Pourtant, c’est devenu mon vieux pays natal... Et c’est la commande qui a permis cela. Je me suis tellement approprié cette chose qui m’était toute inconnue, toute étrangère, que  cette chose est devenue un élément de mon intimité la plus intime. Cette chose autour de l’enfance, de la laideur et la tristesse infinie de la fête.»  Arnaud des Pallières, entretien avec C. Jacquet.

 

 

Commandé par Arte pour la série Voyages, Voyages, Disneyland, mon vieux pays natal s’ouvre sur la légende du joueur de flûte de Hamelin. Le texte est dit en voix-off, celle de l’auteur, et cela le restera tout au long du film, en dehors d’une voix de synthèse échappée d’un visage conçu par les  techniciens de la société Lucasfilms. L’histoire, supposée être intervenue en 1284, raconte comment un jeune homme fut  appelé dans un village infesté de rats. Il parvint en jouant de sa flûte à attirer les rongeurs hors de Hamelin. Ils le suivirent jusqu’à la rivière Wesse où ils se noyèrent.  Cependant, les habitants ne tinrent pas leur promesse et ne rétribuèrent pas le jeune homme. Il quitta le village, mais y retourna quelques semaines plus tard. À l’heure où les habitants se rendaient à la messe, il utilisa à nouveau sa flûte et envouta alors les enfants. La légende dit que cent garçons et filles le suivirent jusqu’à une grotte dont ils ne revinrent jamais.   Les premiers plans du film nous restituent des images de quai de gare, de wagons de FRET et enfin d’intérieur de train : celui qui mène à Disneyland. Dès lors, le trajet que nous invite à réaliser Arnaud des Pallières est celui de ces dizaines de milliers « d’enfants » se dirigant vers le son du joueur de flûte, celle de Disneyland cette fois. Dans les premières minutes du film, la voix-off déroule ceci : « Disneyland existe, les enfants aussi sans doute. Les enfants ne sont pas difficiles  : leur rêve, c’est d’être n’importe qui, de vivre n’importe comment, d’aller n’importe où, et ils le font. C’est ça la vie des enfants : ils ne décident pas, ils ne décident  rien. La vie n’est que ce qu’elle est, rien d’autre, et ils savent. Les enfants aiment la vie, tout le monde sait ça, mais ça ne les oblige pas à aimer la vie qu’ils ont. » Cette introduction donne le ton de tout le récit du film.

Arnaud des Pallières pénètre alors ce monde spectaculaire et féerique et tente de l’habiter comme un visiteur ordinaire. Il essaie les attractions, promène son regard sur le décor et fait la connaissance de certaines personnes. Il organise son film en plusieurs séquences très différenciées dans le thème et la forme. L’auteur rencontre un homme seul dont le regard témoigne d’une certaine tristesse, et dont la présence ici paraît incongrue. Le récit rapporté de cet homme par Arnaud des Pallières est celui d’une tragédie banale : la mort de sa femme et les circonstances qui l’y ont mené. Néanmoins, nous pouvons douter de la vérité de cette histoire.¹ Elle n’est finalement qu’un tremplin qui permet d’introduire une nouvelle de Kipling. Déjà, le malaise s’installe là où tout à l’air de crier alentour : « Amusez-vous ! ». Cet homme s’assoit dans un bateau et se laisse aller à une dérive indifférente, comme désintéressé. C’est du moins ce que réussit à provoquer l’association texte/son/image : un sentiment d’abandon, une attitude vouée à l’oubli.

Une autre séquence nous donne à voir l’entrée successive dans le parc de dizaines d’enfants dirigés par leurs parents dans des poussettes, le tout coupé de manière assez brutale. Une voix de synthèse (celle dont il était question plus haut) les gratifie d’un improbable « Bienvenue humain ». Associée aux  nappes sonores conçues par Martin Wheeler, ces images prennent un caractère subjectif et l’on doute dès lors du bonheur réel ressenti par ces enfants. C’est ainsi que nous apercevrons plus tard de jeunes enfants incrédules devant les peluches des personnages de Disney portée par des employés. Leur visage se défait, esquisse un sourire et en dernier lieu est ébranlé par des pleurs. À l’inverse, d’autres enfants s’empressent logiquement d’aller s’engouffrer dans les bras des personnages qu’ils semblent déjà connaître. Certaines scènes, notamment celle par qui la répétiton du même geste provoque un certain écoeurement, met l’accent sur le caractère industriel du « monde merveilleux » de Disneyland. Les enfants, pris dans cette débauche de moyen technique et humain, sont les sujets d’une consommation universelle homogénéisée. Arnaud des Pallières nous restitue un Disneyland au croisement des éléments sociaux, politiques et culturels de notre civilisation. Il introduit « le malaise au coeur du merveilleux.² »

L’étrangeté vient aussi se mêler à ce monde féerique. Elle vient ainsi court-circuiter en quelque sorte, les rouages bien entretenus du fonctionnement du parc, censés dispenser évasion, rêve et joie. Ainsi, le récit d’une femme embarquée sur le bateau à vapeur ( copié sur ces bateaux qui parcouraient les rives du Mississippi ), qui au terme d’une relation amoureuse impossible se jette dans les eaux de ce fleuve factice. La longue évocation du destin de la jeune femme, toujours aidée par une présence sonore répétitive et entêtante, nous plonge dans une mélancolie profonde. Le décor de Disneyland revêt à nouveau la couleur de deuil et le malheur s’y introduit. Le parc d’attraction n’est plus imperméable aux sentiments sombres. Sous les images d’allégresse, de distraction, une chanson douce et triste entonne les mots d’une incapacité à tenir le monde à l’écart. Arnaud des Pallières en profite alors pour en « libérer quelques monstres, la maladie, la tristesse, le suicide, la mort afin de leur permettre, le temps d’un récit, de revenir sur les lieux d’où ils ont été chassés.³ »
Les images rapportées à l’écran, déshabillée de leur son d’origine, génèrent des sentiments déplacés vis-à-vis des signes qu’elles transportent. La parade des chars sur l’avenue principale du parc perd de sa superbe. Les visages souriants des poupées de « La maison du désir » tournent à vide sur eux-même et finissent par se teinter d’une certaine tristesse. Ces images, si elle n’était pas sous le régime d’une bande sonore visant à la disjonction et à la subjectivité, n’auraient qu’un statut de témoignage, de preuve. Voici ce qui se trouvait devant l’objectif, voici ce que j’ai enregistré avec la caméra. Au-delà de la rupture et des mensonges orchestrés par le travail audio, le montage travaille à casser, à défaire la linéarité du récit, et à rendre hétérogène la matière du film. L’usage du flou dans certains plans par exemple, tend à laisser demeurer vivante la possibilité du rêve, alors qu’ailleurs la répétition d’un geste las des bras, geste attribué à l’un des singes du « Livre de la jungle », légèrement ralenti, traduit la fatigue supposée de l’employé. Les coupures nettes organisées grâce à la présence de ce visage de synthèse proposent des ouvertures directement dirigées vers le spectateur. Sa voix nous pose en effet une série de questions, qu’elles s’entêtent à poser à nouveau lorsqu’il ne lui aie donné aucune réponse.

Finalement, Arnaud des Pallières joue de notre condition et se demande s’il faut, en l’absence de réels souvenirs d’enfance, s’en constituer de faux. La question nous vient de savoir aussi si Disneyland n’est pas un parc pour adultes nostalgiques d’être passé à côté de leur enfance, ou qui souhaitent la prolonger, le temps d’une visite, avant d’être un espace tout entier dédié aux enfants. Ce lieu possède une géographie, est inscrit dans le territoire d’un pays et n’échappe pas, comme les autres, aux échos d’un monde où Blanche-Neige manque de nains.

 

1. « Tout est faux dans ce film. Tout est fictif. Les récits, les personnages, les décors, les ambiances, les sons ;  avec tous ces objets préfabriqués, usinés, synthétiques, j’ai tenté de constituer un objet vrai. » Entretien avec C. Jacquet, 2002.
2. Claire Jacquet, Trouble n°1, hiver 2002
3. A. des Pallières, entretien avec C. Jacquet, 2002

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