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Archive for the ‘Vadim Jendreyko’ Category

Ce documentaire présente Swetlana Geier, traductrice en langue allemande de l’œuvre de Dostoïevski. Née en Ukraine, elle quitte son pays pour l’Allemagne, avec sa mère. Ce film se pose comme la peinture d’une femme sensible, dont la vie fut tourmentée.

Naturellement, ce document ne s’attache pas à renouveler le genre cinématographique. J’aurais donc peu de mots sur les caractéristiques techniques et artistiques de ce dernier. Ce témoignage, qui débute sur le travail de traduction et qui motive l’existence du film, révèle de nombreux tiroirs. Un peu à la manière des textes de Dostoïevski, dont Swetlana Geier dit qu’ils renferment toujours une histoire à l’intérieur de chaque histoire.  Car, de la traduction à l’incompatibilité des langues, du passé au présent et de la guerre à la mort, des liens se tissent irrésistiblement, des liens qui ramèneront Swetlana Gier à son passé et au déroulement particulier de son existence. Elle perdit son père autour de sa quinzième année. Celui-ci avait été fait prisonnier par le régime. Son incarcération et les tortures qui l’accompagnaient, le laissèrent très affaibli. Ainsi, Swetlana s’occupa de lui, presque seule, jusqu’à sa mort, qui survint six mois plus tard. Sa vie prit un tournant radical lors du siège de Kiev par les Allemands lors de la Seconde Guerre mondiale. La plupart des habitants se sentaient délivrés du joug du régime stalinien et étaient reconnaissants envers les Allemands. D’ailleurs, les bruits qui circulaient plus tard sur l’extermination des Juifs, tenaient selon eux de propagande visant à déstabiliser les Allemands. Ce témoignage présente pour nous un point de vue exclusif sur les Allemands. Plus tard, le statut de Swetlana et de sa mère, fille et veuve d’un prisonnier politique, ne leur offre aucun avenir en Ukraine. Ainsi, elle décide de s’installer en Allemagne, où Swetlana obtiendra une bourse d’études grâce à ses connaissances. Enfin, elle deviendra professeur d’université et traductrice.

Les cinq éléphantsdu titre font référence aux œuvres traduites par la protagoniste. Ces derniers forment un contraste assez fort et touchant avec la carrure frêle de cette dame âgée, qui a su cependant braver les tempêtes. Le documentaire se livre à laisser vivre ce personnage et en suit assez simplement la vie. D’une séance de travail à une réunion familiale, de tâches domestiques en voyage en train, de cuisine en cimetière, le film est jalonné de moments hétéroclites qui dessinent, peu à peu, les contours de cette femme. Le présent fait irruption violemment dans le récit lorsqu’elle apprend l’accident très grave survenu à l’un de ses fils. Elle parlera plus tard de « la grande répétition puis la représentation », pour signifier qu’elle avait eu l’occasion de rester au chevet de son père, et qu’aujourd’hui elle jouait la scène à nouveau avec son fils. Ce dernier décédera un an et demi plus tard sans qu’elle ne réalise trop, d’après ses termes, sa disparition.

Cet objet, plein de justesse, nous remémore le rapport compliqué qu’entretiennent les langues entre elles, leurs incommunicabilités passagères et la fidélité que l’on doit au texte original. C’est le parcours d’une femme à travers des époques tourmentées, d’une femme qui ne se défait jamais de son bon sens et qui offre à l’autre un peu de son humanité. Pour faire exister la destruction, il faut soi-même s’être reconstruit et pour appréhender l’avenir, être clair avec son passé. Puis, finalement, comme nous le rappelle avec délicatesse Swetlana Geier, l’histoire devient histoire très lentement. En effet, elle a ses mots très justes en parlant de la guerre :  « ça n’est pas encore de l’histoire pur moi ». Ce documentaire nous invite, quelque part, à reconsidérer la notion d’histoire et sa fabrication. Au-delà, d’appréhender de façon différente notre rapport à la réalité.

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