Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘Naomi Watts’

La rétrospective David Lynch présentée à la Cinémathèque est terminée depuis presque un mois. Je décide alors d’en prendre très modestement la suite en revenant sur l’un des films majeurs du cinéaste : Mulholland Drive (le film a été précédé d’un pilote TV¹). Déroutant pour certains, magnifique pour d’autres, cet opus hollywoodien n’a laissé personne insensible lors de sa sortie en 2001. Les festivals confirmèrent cet engouement puisque le film rafla de nombreux prix à travers le monde. David Lynch avec Mulholland Drive a atteint, sans aucun doute, un étage supérieur dans la reconnaissance de son œuvre. À partir de ce film, son public s’est considérablement étoffé. Les critiques et toute les répercussions autour du film dépassent le sort donné à ses réalisations passées. Au jeu innocent du nombre d’entrées sur google, Mulholland Drive arrive derrière Elephant Man, mais loin devant Lost Highway (respectivement 2 470 000 résultats, 3 440 000 et 1 980 000). Cette comparaison peut s’avérer totalement loufoque. Elle permet cependant de mesurer assez bien l’intérêt général (par exemple Sailor et Lula ne fait apparaître que 53 100 résultats). Innocent, pas tant que ça. IMDb notamment, recense un trafic important et un nombre d’articles conséquent autour de cette production, bien davantage que ce que les films précédents ont provoqué. À titre de comparaison, toujours sur IMDb, les chiffres (votes et articles) de Mulholland Drive sont inférieurs de moitié à ceux d’Avatar. Laissons les statistiques et pénétrons plus profondément les fumées de ce chapitre très onirique, crée par Lynch et son équipe.

 

Avant toute chose, précisons que le titre du film est tout simplement tiré du nom d’une route dominant, au Nord, Los Angeles, route qui débute à quelques pas de la très célèbre inscription en lettres blanches d’Hollywood. Pour l’anecdote, cet endroit apparaissait déjà dans Lost Highway, où avait lieu un accident volontairement amené. Tentons de résumer autant que possible la trame du film. Rita, interprétée par Laura Elena Harring, subit un accident de voiture (encore un – le film est d’ailleurs dédicacé à Jennyfer Syme, qui a participé à Lost Highway et est décédée au volant de son véhicule) sur la route éponyme alors qu’elle allait être assassinée . Elle en sort amnésique et rencontre Betty Elms (Naomi Watts), fraîchement débarquée de l’Ontario dont la tante lui prête son appartement. Elle découvriront ensemble que le sac de Rita contient étrangement une grosse quantité de billets, ainsi qu’une clé bleue triangulaire. Cette dernière se sent traquée par des gens dont elle ne connaît pas l’identité. Elles se livrent alors ensemble à une enquête pour retrouver l’identité de Rita, et tenter de percer les mystères qui s’accumulent. Plusieurs autres personnages rentrent successivement en scène : le réalisateur en vogue Adam Kesher (Justin Theroux),  un tueur à gages, un cowboy, les membres d’une organisation suspecte qui oblige, entre autres, Adam Kesher à engager une certaine Camilla Rhodes dans son film. Pendant leurs recherches, Rita et Betty vont découvrir, à l’hypothétique adresse de Rita, le cadavre d’une jeune femme inconnue. Revenues chez Betty, elles s’avouent leur attirance réciproque et s’embrassent passionnément. Seulement Betty est réveillée par Rita en pleine nuit. Cette dernière murmure les mots silencio et no hay banda et veut absolument visiter un endroit. Cet endroit s’avère être justement une sorte de night-club nommé Silencio où se produit un étrange spectacle musico-illusionniste, pendant lequel les deux femmes pleurent. Suite à leur sortie, Betty découvrira dans son sac à main, un cube bleu énigmatique qui semble correspondre à la clé mentionnée plus haut. Une fois rentrées, elles sortent l’objet mais Betty disparait. Rita fait jouer la clé dans le cube, l’ouvre et s’évanouit à l’intérieur. Lorsque la tante pénètre dans son appartement, il n’existe plus de traces des deux femmes et de l’objet bleu. Nous retrouvons Betty dans l’appartement de la femme décédée et elle devient alors Diane Selwin. Sa voisine lui apprend que deux policiers sont passés la voir et la cherchait. Plus tard, elle rejoindra Rita pour une soirée dans la villa d’Adam Kesher. La voiture qui l’y amène est la même que celle qui fut accidentée et dont réchappa Rita. Pendant cette réception, le réalisateur et son actrice (Rita) apprennent leur mariage proche aux invités. S’en est trop pour Betty/Diane qui s’effondre et décidera alors de faire tuer Rita. De retour chez elle, elle reste anéantie sur son canapé. Des gens frappent à sa porte longuement. Elle se décide enfin à ouvrir et deux personnes âgées s’engouffrent dans l’appartement et l’effraient. Elle coure alors jusqu’à sa chambre, se saisit d’un revolver et se suicide.

Attardons – nous désormais sur les correspondances et liens tissés dans cette fiction onirique. Avant tout, les deux personnages principaux auront dans le film deux identités différentes (obsession souvent présente chez Lynch, mais jamais appliquée aux hommes). En effet, Naomi Watts sera successivement Betty puis Diane Selwin, alors que Laura Elena Harring occupera les rôles de Rita et de Camilla Rhodes. Dans la réalité, seuls les deuxièmes personnages existent, Betty et Rita étant des figurations rêvées par Diane. Car c’est à la fin du film que se révèle toute l’intrigue. En effet, quand la majeure partie se consacre aux rêves et cauchemars de Diane Selwin, seule une infime partie est employée à peindre la réalité (ce chapitre constitue environ un cinquième de la durée totale). Pourtant, cet élément offre de justifier et de faire se rejoindre tous les morceaux du film. Le processus de découpage affecte volontairement notre compréhension pour nous plonger dans l’incertitude et lance le récit dans des vapeurs fantastiques. Comme souvent, la fonction joue sur plusieurs couches. L’actrice interprète une actrice et les formes de représentation s’entremêlent.  La topographie des séquences assemble des éléments qui ont existé dans la réalité de Diane, alors que nous n’avons pas encore les possibilités de les lier à des cas concrets. Pourtant, de nombreux détails sont placés dans les plans rêvés et servent, plus tard, à raccorder les éléments entre eux, comme si nous devions nous-mêmes diriger l’enquête et résoudre les énigmes. Téléphones, clés, cube, limousine, oreiller, cendrier, composent une cartographie d’indices complexe qui laisse entrevoir toute l’organisation du film. Ainsi, nous sommes à même de raccrocher les scènes entre elles et de combler les absences. Il n’est pas nécessaire de s’y attarder davantage. Mulholland Drive se présente comme un dense réseau de ramifications au fort pouvoir suggestif, dont l’énumération complète ne servirait qu’à lasser le lecteur. Voici toutefois un exemple des correspondances entre la réalité et le rêve. À droite, nous voyons une image tirée d’une séquence vécue par Diane comme une expérience traumatisante. Cette scène a eu lieu dans sa vie. À gauche, cette représentation a été fabriqué par le cerveau de Diane. Elle replace dans son rêve quelques éléments visuels qui font écho à la précédente séquence (seules les boucles d’oreilles diffèrent). La femme sur l’extrait possède aussi deux identités : elle est la mère du réalisateur dans la vie et une concierge de luxe dans les fabrications oniriques de notre personnage.


La trame géographique possède aussi une importance primordiale. Hollywood, au-delà d’être en grande partie le terrain du film, en est aussi le sujet. Hollywood est communément représenté comme une fabrique de rêves, ou machine à rêves selon les articles. Cette considération est très intimement lié au cas de Betty/Diane, dont le rêve est la matière presque unique du film. Aussi, ce lieu mythique y est dépeint comme un endroit où les rivalités peuvent aboutir sur le meurtre, thème que l’on retrouve dans bon nombre de productions, citons Sunset Boulevard de Billy Wilder par exemple. Faut-il voir une allusion morbide au cas de Robert Blake qui joue Mystery Man dans Lost Highway ? En effet, ce dernier est suspecté d’avoir tué sa seconde femme et se tira de prison moyennant un gros paquet d’argent, puis fut acquitté ensuite, grâce au bon travail de son avocat. Dans l’affaire qui nous intéresse, Betty, vivant très mal l’histoire que Rita vit avec Adam Kesher, décide d’engager un tueur pour assassiner la femme qu’elle a aimé. Le contrat sera respecté, la clé bleue nous signifiant qu’il a été exécuté. D’ailleurs, avant que ce meurtre ne soit commis, des inspecteurs auront déjà fait leur apparition (dès le début du film). Cette introduction du corps policier, permet de confirmer le statut particulier qu’occupent leurs membres dans la filmographie de Lynch. D’ailleurs, il leur est souvent attribué une nature contradictoire. La plupart du temps, ces derniers ne trouvent rien. Ils apparaissent inévitablement sans toutefois apporter de développements. Ils font acte de présence et demeurent inutiles.

 

Le téléphone a encore une belle représentation ici. Il y a un texte très intéressant à ce sujet, mais je ne parviens pas à remettre la main dessus. Cet objet communique dans ses films, la plupart du temps, une nouvelle désagréable ou des informations inquiétantes. Il sert notamment, dans Lost Highway et Mulholland Drive à « s’appeler soi-même ». Aberration avec laquelle le réalisateur adore jouer. Objet usuel transformé en objet de l’inconscient, le téléphone lui sert de révélateur. Nous nous souvenons avec plaisir de la séquence dans Lost Highway pendant laquelle un protagoniste se voit invité à téléphoner chez lui alors qu’il n’y est pas. La personne qui lui fait cette proposition décrochera le combiné et s’entretiendra alors avec lui et sera ainsi dans deux espaces différents simultanément (un autre caractère récurrent de ses films). Ici, Betty pendant l’enquête qu’elle mène avec Rita est aussi amenée à se téléphoner puisqu’elle fait le numéro de Diane Selwin. Naturellement, personne ne décroche le combiné, mais un répondeur fait entendre une annonce qui ressurgira lorsque Betty sera Diane, et que son rêve aura explicité en partie le découpage non-chronologique du film.

 

Encore une fois, Lynch accorde un soin très particulier au son ici. Grâce, surtout, à une nappe sombre qui parcourt à intervalles irréguliers le film, l’inquiétude est finement distillé. Si l’on regardait simplement ce film en le rendant muet, nous nous rendrions compte que le registre en serait totalement changé. Certaines séquences seraient alors teintées d’une empreinte totalement différente. D’ailleurs, les lentes notes de violoncelles placées à intervalles irréguliers, prêtent parfois une teneur assez feuilletonesque aux images. J’ai davantage de souci d’intégration avec ces séquences, tant la fibre de certaines séquences rappellent les mauvaises atmosphères de clichés télévisés (les séries à l’eau de rose par exemple). Toutefois, j’imagine que cela n’est pas laissé au hasard et que cette conjugaison présente un but bien défini.  Les sensibilités diffèrent et ces moments ne portent pas atteinte à l’intégrité du film. Je ne m’attarderais pas sur le sujet du travail sonore, car il en sera plus tard fait mention plus longuement dans un article spécialisé². D’ailleurs, Lynch a fait accompagner le film d’une note à l’intention des projectionnistes, leur demandant d’augmenter de deux décibels le son du film. Signe de la valeur qu’il lui accorde.

Les mots diffusés à travers les dialogues possèdent, à leur manière, un caractère symbolique. Ils renvoient à de nombreuses références dont Lynch parsème son film et composent des renvois au monde du cinéma principalement³.

« Siffle ton cowboy trois fois et rappelle-moi. » Adam Kesher à Cynthia, son assistante.

« C’est la fille. » Phrase prononcée par différents personnages : un des membres de l’organisation suspecte, Adam Kesher et autres. Cette phrase possède un caractère angoissant dans le sens où le réalisateur a ordre de la prononcer. S’il n’abdique pas, il perdra tout.  C’est l’équivalent de « Dick Laurent is dead. » dans Lost Highway.

« Ce n’est pas un concours. Tous les deux, de toute leur âme. Alors ne jouez pas trop vrai avant que ça le devienne. » Les conseils du réalisateur Bob Brooker aux deux comédiens qui font un essai. La frontière floue et difficile entre réalité et fiction sous-tend le schéma du film.

« Viens avec moi quelque part. » Rita à Betty. Ce que dit Lynch répète sans cesse au spectateur avec ses images. Il ne dit pas où on va mais il y invite très clairement.

Enfin, l’interprétation de chaque acteur révèle un véritable savoir-faire de toute l’équipe (du casting à la direction) car le résultat ne souffre d’aucun défaut. La prestation de Naomi Watts est resté dans toutes les mémoires. Il est assez rare de n’avoir rien décelé de déséquilibré dans le jeu des acteurs. Toutefois, ici, je dois avouer qu’à aucun moment du film, mes dents n’ont pas eu l’occasion de grincer. Les rôles sont très bien distribués et nous avons le sentiment d’une grande unité alors que le film invite justement à exploser cette unité en dizaines de fragments.

 

Mulholland Drive saisit donc par son caractère très maîtrisé et la descente régulière vers la folie, puis vers la mort. La structure du film à la chronologie bouleversée n’est pas une invention de David Lynch, mais il réussit à en jouer avec une aisance admirable et cela fait l’intérêt du film en le rendant complexe et opaque, donc mystérieux et fantastique. En engageant Mulholland Drive sur la voie d’un voyage en plusieurs étapes et à travers différents véhicules,  Lynch multiplie l’intérêt du spectateur. Car une fois le stratagème découvert, l’excitation s’amenuise de façon drastique.  Cet objet cinématographique mérite, ça n’est que mon avis, d’être considéré comme l’une des réalisations les plus intéressantes des années 2000. La fumée diffusée par Lynch pour nous aveugler cache, un temps seulement, ce qu’il y a de terrible et noir dans l’existence de ses personnages. Cinéaste de la dissimulation/apparition, Lynch joue le prestidigitateur  pour notre pus grand plaisir. Sur la route du cinéaste, Mulholland constitue une étape majeure où il perfectionne les principes visibles depuis longtemps dans sa filmographie, dont Lost Highway présente sans doute la plus grande ressemblance. La voie vers une forme encore plus libre s’ouvrait, concrétisée plus tard par le trouble Inland Empire.

 

1. Mulholland Drive fut initialement un pilote de série produit pour la télévision par Touchstone television. Le film lui a été coproduit par Les Films Alain Sarde, Asymmetrical Productions, Babbo Inc., Canal + et The Picture Factory. L’occasion de dire que la France a une place de choix dans la vie des films de Lynch. D’ailleurs, un guide touristique sur Paris apparaît, allez savoir pourquoi, dans le film. À noter enfin, pour confirmer le côté internationnal les costumes sont d’Agnès b. et les enregistrements orchestraux ont eu lieu à Prague.
2. Les objets peuvent servir aussi de références au monde cinématographique. Le club de golf dont Adam Kesher use pour endommager une voiture, fait écho à un incident du même type où Jack Nicholson fit de même en 1994.
3. Voir à ce propos Le Son de David Lynch (2007)  de Elio Lucantonio et Michaël Souhaité avec David Lynch, Angelo Badalamenti et Michel Chion. Ce documentaire nous renseigne sur le processus de fabrication des éléments sonores des films du réalisateur.
Publicités

Read Full Post »

Woody Allen est devenu un monument et est, à ce titre, immanquable. Difficile de rater ses films. Chaque fois, ou presque, la presse s’étale en éloge et la curiosité pique les sceptiques qui remettent en cause le « génie » du réalisateur américain. Voici quelques extraits trouvés dans la presse :

« Un vaudeville spirituel et jazzy orchestré par un Woody Allen au mieux de sa forme. »
Olivier Delcroix (Figaroscope du 06/10/2010)

« Une galerie de grands enfants en proie à leur chimères. Woody Allen plus noir, grinçant et juste que jamais. »
Pierre Murat (Télérama n°3169)

Il n’est pas nécessaire de récolter tous les lauriers dispersés dans la presse. La plupart des articles s’accordent à voir en ce film un bon cru. En quelque sorte, à la lecture de ce positivisme général, nous en venons à nous interroger sur le fonctionnement de notre sens critique. Toutefois, je dois en convenir, ce film n’a soulevé en moi qu’un vague écœurement. Ce rire, dont parlent nombreux journalistes, ne m’a pas traversé souvent.

En effet, le film regroupe une galerie importante de personnages, la famille au sens large. Le récit se diffuse, petit à petit, à travers les membres de cette famille et leurs relations. Chacun rencontre des difficultés et résout ses problèmes de façon égoïste. L’alcool tient lieu de personnage à part entière. Woody Allen ne s’attarde pas dessus particulièrement, mais il n’hésite pas à l’inclure dans quantité de plans. Naturellement dans la ronde de ses personnages livrés aux aléas de l’existence, nous voyons la matière d’un vaudeville. Toutefois, ce manège de sentiments laisse de marbre. Noirceur et légèreté se partage l’écran et les situations s’enchaînent brutalement dans un montage-mosaïque. Ce qui rejaillit sur la densité des personnages qui, finalement, n’ont guère davantage d’épaisseur qu’une feuille de papier. Woody Allen accumule une série d’images usées et banales, telles ces scènes de voyeurisme auquel ce livre un personnage qui finira par tomber amoureux de la femme vivant en face. Ailleurs, la signification des effets de la vieillesse à travers un insert maladroit sur une boîte de Viagra. Le personnage de la mère, quittée brutalement par son mari en proie à la peur de vieillir, doit nous être insupportable et cependant elle est presque insignifiante tellement elle est caricaturale. Les autres personnages échappent, peu ou prou, à ce traitement. Woody Allen se livre comme jamais à l’art de l’esquisse, pour le pire.

Enfin, je ne souhaite m’acharner inutilement sur cette rencontre. Toujours est-il que nous pouvons nous poser la question de la réception de ce film s’il avait été le premier long d’un autre réalisateur. Je ne doute pas une seule seconde qu’il aurait été descendu par les critiques. Les monuments font partie de l’histoire et Woody Allen possède le statut d’intouchable. Peu importe où l’objectivité des journalistes est allée se loger, la misère humaine insufflée dans ce film semble s’être répandu ailleurs.

 

 

Read Full Post »

%d blogueurs aiment cette page :